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Banlieues populaires et médias : Se réapproprier l’image de soi

Le cas est assez rare pour être relevé : un collectif d’habitants d’un quartier HLM de Grenoble a poursuivi en justice France 2 et « Envoyé spécial » pour diffamation, suite à la diffusion d’un reportage caricatural sur leur quartier. Ils n’ont pas eu gain de cause mais ont reconquis une part d’estime de soi.

En septembre 2013, Envoyé Spécial diffuse « La Villeneuve, le rêve brisé », un reportage standardisé sur la « délinquance dans les banlieues » avec contrôle de police la nuit, commentaire anxiogène, violence à tous les étages et démonstration d’armes à feu. La diffusion de ce type de reportage stéréotypé et l’indignation qu’ils provoquent auprès des premiers concernés ne sont pas nouvelles[1]. Une fois encore, et sur une chaîne de serTitre reportage Villeneuvevice public, on constate la logique de production qui privilégie les stéréotypes télévisuels au détriment de l’enquête : contrainte de l’audience, réutilisation des mots et catégories de perception institutionnels (en particulier ceux du ministère de l’Intérieur), circulation circulaire des représentations médiatiques qui s’auto-valident, recours à une société privée de production audiovisuelle avec un cahier des charges préétabli, etc.

La télévision destinée au « grand public » n’est pas avare en clichés, censés réaffirmer une identité commune au contact de l’image de l’Autre. Au côté des ravages des épidémies en Afrique, des conflits impliquant les groupes islamistes au Moyen-Orient ou des progrès parfois inquiétants de la High-Tech en Californie, ces reportages sur la délinquance des quartiers HLM en France permettent, à peu de frais, de conjuguer exotisme et frisson. Ce type de « spectacle », préajusté aux lieux communs et aux angoisses des téléspectateurs qui ne connaissent pas la vie des cités, contribue à exclure symboliquement ces quartiers et leurs habitants de la communauté nationale.

Et c’est bien cela qui a blessé les habitant de la Villeneuve à Grenoble. Continue Reading →

Champs médiatiques et frontières dans la « Grande Région » SaarLorLux et en Europe

MCouvertureediale Felder und Grenzen in der « Grossregion » SaarLorLux und in Europa
sous la direction de Vincent Goulet et Christoph Vatter, Universaar, 2014, 298 p.

Un livre en Open Acces

À quelles conditions les informations médiatiques peuvent-elles passer les frontières? Outre la barrière des langues, quels sont les obstacles à leur circulation ? Pourquoi est-il finalement si difficile de construire un espace médiatique européen ? Les textes de cet ouvrage étudient plus particulièrement la « Grande Région » (Lorraine, Sarre, Rhénanie-Palatinat, Luxembourg et Wallonie) mais questionnent aussi d’autres régions frontalières d’Europe. Il apparait que les logiques de production médiatique restent nationales malgré les discours de coopération transfrontalière et d’intégration européenne. Les comparaisons internationales ou l’usage du concept de champ journalistique peuvent alors contribuer à une meilleure con¬naissance des phénomènes médiatiques européens.

Unter welchen Bedingungen zirkulieren Medieninformationen über Grenzen hinweg? Welche Hindernisse stehen dem grenzüberschreitenden lnformationsfluss im Weg? Warum erweist sich der Aufbau einer europäischen Medienöffentlichkeit als so schwierig? Diese Fragen stehen im Zentrum dieses Bandes. Die Analysen sind insbe¬sondere der sog. « Groβregion » (Lothringen, Saarland, Rheinland-Pfalz, Luxemburg, Wallonien) gewidmet, um davon ausgehend den Fokus auf andere europäische Grenzräume zu erweitern. Die Autoren zeigen auf, dass die Mechanismen der Medienproduktion weitgehend national geprägt bleiben und so den transnationalen lnformations-fluss erschweren – allen Diskursen zur grenzüberschreitenden Kooperation und europäischen Integration zum Trotz. Die interkulturell-vergleichenden Ansätze und verwendeten wissenschaftlichen Konzepte, z.B. das des « journalistischen Feldes » (Bourdieu), tragen so zu einem besseren Verstandnis europäischer Medienphänomene bei.

Open acces :
http://universaar.uni-saarland.de/monographien/volltexte/2014/113/pdf/SaraviPontes_1.pdf

Réforme territoriale : l’avenir de l’Alsace passe-t-il vraiment par la Lorraine ?

La décision annoncée par le président Hollande de modifier la carte administrative de la France et de réduire le nombre de région de 22 à 14 s’est vite estompée devant d’autres sujets d’actualité, alors que la dimension « identitaire » de la réforme territoriale aurait pu donner lieu de vifs débats : « comment, nous, les Alsaciens, s’unir aux Lorrains ?! » (et vice versa) ; « comment nous, les Limousins, se fondre dans un grand « machin » avec les Charentais et les Orléanais !? ». Il est vrai que pour l’élite ces « super-régions » existent déjà ou n’ont que des avantages : la plupart des grandes entreprises et  bien des administrations ont déjà largement découpé la France à leur convenance, les grands groupes de Presse Quotidienne Régionale comme EBRA ou Ouest France dépassent déjà largement les cadres régionaux, même une entreprise publique comme France 3 cherche plusieurs années à réorganiser ses services sur des aires plus vastes que les régions : « économies d’échelle » est le leitmotiv des dirigeants de tous poils, qu’ils soient privés ou publics.
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L’espace médiatique transfrontalier: médias, flux d’informations et pratiques journalistiques

Comment les informations circulent-elles au travers des multiples frontières étatiques, linguistiques, culturelles et sociales de la Grande Région ? Quelles sont les interactions entre les espaces médiatiques, politiques et économiques de cette région de coopération transfrontalière ?

Conférence donnée le 8 mai 2014 par Vincent Goulet (Crem/uni Lorraine) et Christoph Vatter (Uni Sarre) à l’université du Luxembourg dans le cadre du cycle « La Grande Région SaarLorLux : Une réalité de vie quotidienne ou une construction politique? »

 

Malgré la construction européenne et la dématérialisation des flux d’information, les espaces nationaux apparaissent relativement compartimentés, ce qui restreint les possibilités de circulations des nouvelles mais aussi la projection des populations dans une identité « grand régional » partagée. Quelques collaborations anciennes et initiatives récentes dessinent cependant les traits d’un « espace public médiatique transfrontalier ». En mobilisant notamment le concept de champ médiatique (P. Bourdieu), la conférence aborde les médias dans leurs relations réciproques, leurs rapports aux publics et aux institutions, de façon à comprendre les logiques de production et de diffusion des informations et leurs transformations.

Qu’est-ce que la culture populaire ?

 [Vincent Goulet, sociologue]

Aucune définition complète ne s’impose pour synthétiser une notion aussi vaste que celle de « culture ». Toute activité humaine, en ce qu’elle est sociale, a une dimension culturelle. On peut dans un premier temps reprendre celle, classique, de l’anthropologue britannique Edward Tylor : « Ensemble complexe qui inclut les connaissances, croyances, arts, le droit, la morale, les coutumes et toutes les autres capacités ou habitudes acquises par l’homme en tant que membre d’une société. »[1] Articulant connaissances, représentations, rites et symboles, à l’occasion de moments solennels ou dans la trame du quotidien, la culture est tout autant une pratique que le produit de cette pratique, mais les effets sociaux de ces pratiques comme la valeur relative des biens culturels produits et échangés varient selon les contextes qui sont marqués par les différences sociales et leurs hiérarchies implicites.

Quels sont les spécificités de la « culture populaire » ? De quoi parle-t-on quand on utilise ces mots ? Quelles sont ses relations avec les autres formes de culture ? Souvent utilisée avec une forte valeur politique et affective[2], l’expression « culture populaire » doit être différenciée de celles de « culture de masse » et de « culture commerciale », ce qui suppose aussi de préciser ce que recouvre les termes de « culture dominante » ou de « culture légitime ».

La culture comme réemploi et positionnement

Dans la pratique, et contrairement au sentiment d’originalité ou de singularité vécu subjectivement par les individus, le fait culturel se caractérise beaucoup plus par l’appropriation et le réemploi que par l’invention et la création. Même les artistes, les plus à mêmes de pouvoir proposer des formes véritablement nouvelles, opèrent souvent sur le mode de l’imitation, de l’adaptation et du transfert. La plupart des gens « se contentent » de choisir parmi un vaste répertoire de formes, de représentations, de valeurs, celles qui leur paraissent le plus en adéquation avec la façon dont ils sont été socialement construits et qui correspondent à ce qu’ils pensent être (ou devoir être) leur place dans la société. Malgré l’injonction d’originalité et d’authenticité faite aujourd’hui aux individus, force est de constater le grand nombre de biens culturels qui prescrivent des comportements, des modèles ou des normes (comme la plupart de la presse magazine, depuis les féminins jusqu’aux revues automobiles en passant par les magazines de décoration ou les médias pour adolescents) ou encore le caractère relativement socialement stéréotypé des pratiques culturelles (styles de vacances, hobbies, fréquentation des équipement culturels)[3]. Pris dans un réseau spécifique de contraintes sociales, chaque individu adopte plus ou moins inconsciemment un système de références relativement fermé, c’est-à-dire une culture qui lui permette de donner un sens, partageable avec autrui, à son expérience vécue[4].

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Le SPD et la culture sous Bismarck

La social-démocratie sous Bismarck. Histoire d’un mouvement qui changea l’Allemagne de Anne Deffarges, L’Harmattan, 2013. Note de lecture de Vincent Goulet

Cet ouvrage revient sur les premières années du parti socialiste allemand qui connut entre 1870 et 1890 une rapide et large expansion, alors qu’il était systématiquement combattu, voire persécuté, par le régime autoritaire du chancelier Bismarck. Le propos d’Anne Deffarges, enseignante-chercheuse en allemand à l’université de Clermont-Ferrand, est d’abord de présenter ces pages d’histoires méconnues en France mais aussi d’initier un débat sur la place de la culture dans le mouvement ouvrier.

Écrit pour un large public, d’une lecture agréable, avec de larges citations de témoignages de militants de l’époque, le livre raconte la naissance du SPD, son inscription dans un marxisme de lutte, son influence grandissante dans le monde ouvrier et sa visée révolutionnaire qui fit trembler la classe possédante d’alors. Continue Reading →