Banlieues populaires et médias : Se réapproprier l’image de soi

Le cas est assez rare pour être relevé : un collectif d’habitants d’un quartier HLM de Grenoble a poursuivi en justice France 2 et « Envoyé spécial » pour diffamation, suite à la diffusion d’un reportage caricatural sur leur quartier. Ils n’ont pas eu gain de cause mais ont reconquis une part d’estime de soi.

En septembre 2013, Envoyé Spécial diffuse « La Villeneuve, le rêve brisé », un reportage standardisé sur la « délinquance dans les banlieues » avec contrôle de police la nuit, commentaire anxiogène, violence à tous les étages et démonstration d’armes à feu. La diffusion de ce type de reportage stéréotypé et l’indignation qu’ils provoquent auprès des premiers concernés ne sont pas nouvelles[1]. Une fois encore, et sur une chaîne de serTitre reportage Villeneuvevice public, on constate la logique de production qui privilégie les stéréotypes télévisuels au détriment de l’enquête : contrainte de l’audience, réutilisation des mots et catégories de perception institutionnels (en particulier ceux du ministère de l’Intérieur), circulation circulaire des représentations médiatiques qui s’auto-valident, recours à une société privée de production audiovisuelle avec un cahier des charges préétabli, etc.

La télévision destinée au « grand public » n’est pas avare en clichés, censés réaffirmer une identité commune au contact de l’image de l’Autre. Au côté des ravages des épidémies en Afrique, des conflits impliquant les groupes islamistes au Moyen-Orient ou des progrès parfois inquiétants de la High-Tech en Californie, ces reportages sur la délinquance des quartiers HLM en France permettent, à peu de frais, de conjuguer exotisme et frisson. Ce type de « spectacle », préajusté aux lieux communs et aux angoisses des téléspectateurs qui ne connaissent pas la vie des cités, contribue à exclure symboliquement ces quartiers et leurs habitants de la communauté nationale.

Et c’est bien cela qui a blessé les habitant de la Villeneuve à Grenoble. Si le portrait télévisuel du quartier est « ridicule jusqu’à être comique » (selon les mots de Pauline Damiano, la présidente de l’association des habitants qui a porté plainte), les effets du stigmate n’en sont malheureusement pas moins réels : recherche d’emploi et de stage plus difficile, notamment pour les jeunes, évitement du quartier à cause de sa mauvaise réputation, mise en place d’une spirale de relégation, etc. Dans ce type d’affaire, les élus locaux protestent aux côtés de quelques associations paramunicipales, et on en reste généralement là. A La Villeneuve, la mobilisation des habitants du quartier a été beaucoup plus vive : lettres de protestation à « Envoyé spécial », pétitions, mise sur pied d’un collectif de lutte, demande d’un « droit de réponse » à la chaîne, réalisation d’un « contre-reportage » et finalement dépôt d’une plainte pour diffamation contre le président de France Télévisions (une souscription a permis de réunir de quoi payer les frais d’avocats). Cette plainte a été décidée en réponse à deux attitudes qui ont été particulièrement mal vécues par les habitants de La Villeneuve : l’esquive des responsables d’Envoyé Spécial devant leur mise en cause, le refus de France 2 de donner un droit de réponse.

Télégrenoble « Être capable de se défendre, c’est commencer à réparer le mal qui nous a été fait. »

(La présidente de l’association des habitants de La Villeneuve sur Télé Grenoble)

Le procès a eu lieu le 15 mai et le jugement a été rendu le 26 juin : l’association a été débouté, n’étant pas fondé à engager des poursuites lorsqu’elles ne sont pas visées « personnellement », même si elles se sont données pour objectif de défendre les intérêts des habitants. Selon le magazine Terrain de Luttes qui rend compte du procès, « le tribunal n’a donc pas eu à se prononcer sur le fond du dossier, c’est-à-dire sur le caractère effectivement diffamatoire (ou non) de certains extraits du reportage. »

Cette affaire pose la question du droit de réponse, qui dans la loi sur la presse et l’audiovisuel, n’est ouvert qu’aux personnes physiques et morales. Un particulier, une entreprise ou une association peut demander un droit de réponse à condition d’être « personnellement » mis en cause (le caractère diffamatoire n’est d’ailleurs pas obligatoire pour faire valoir ce droit de réponse). Mais sa demande ne peut être recevable au nom d’un groupe ou d’un collectif auquel la « personne » déclare appartenir. La logique est la même quand il s’agit d’attaquer en justice pour diffamation. On peut le comprendre : il se poserait dans ce cas la délicate question de la représentation légitime : qui peut se dire, sans délégation explicite et nominale,  le représentant d’autrui et a fortiori d’un groupe composite ? N’importe qui ne risque-t-il pas de s’autoproclamer représentant d’un groupe ou d’une « communauté » (les « juifs », les « arabes » les « vrais français », les « homosexuels », etc.) pour entraver tout travail d’information ou d’expression publique ?

La voie juridique est peu empruntable et, à terme, contre-productive. En matière de représentation sociale, le principal terrain de lutte est l’espace médiatique, dans une perspective de « lutte pour l’hégémonie culturelle », telle que l’a conceptualisé Antonio Gramsci. L’association des habitants de La Villeneuve a sur ce point marqué des points, en obtenant une relativement bonne médiatisation, le soutien (prudent) du CSA, un jugement qui ne donne pour autant pas raison à France 2 (qui voulait faire condamner l’association aux dépens)… Mais les espaces de visibilité pour lutter contre les stéréotypes restent peu nombreux. On peut regretter que l’Hebdo du médiateur de France 2, où pouvait justement se discuter ces problèmes de traitement de l’actualité par la rédaction ait été supprimé en 2008 après dix ans d’existence.

Mener la lutte médiatique suppose aussi d’avoir des ressources pour se défendre avec les mots. La particularité de La Villeneuve est de n’être pas seulement un quartier populaire, une concentration de pauvreté et de violence, comme le suggère Envoyé Spécial, mais un quartier avec une tradition militante où vivent aussi des cadres et des professions intellectuelles, où des associations agissent, y compris dans le domaine de l’expression médiatique (voir l’article de Télérama). La mobilisation de Grenoble le montre, le chemin pour reconquérir l’estime de soi et la dignité s’inscrit dans le temps long et passe sans nul doute par l’alliance entre « classe populaire » et « classe moyenne ».

Enfin, pour qui veut desserrer l’étau des clichés, il reste possible de jouer sur les oppositions et les tensions au sein du champ médiatique : chaque journaliste, chaque média y agit, avec plus ou moins de réussite, selon ses propres intérêts, ses propres valeurs et en fonction des marges de manœuvre qu’il perçoit. Ce billet que vous venez de lire, un simple « signalement » en quelque sorte, est d’ailleurs un petit fragment de cette production médiatique. Il a été écrit à partir d’articles et de documents produits par d’autres informateurs et, comme le reportage incriminé de France 2, il n’est pas le résultat d’une véritable enquête originale et personnelle. En ce sens, il est donc aussi le produit d’une « circulation circulaire de l’information », mais sur d’autres référents que ceux qui dominent le paysage médiatique : plutôt que BFM-TV, Valeurs Actuelles et France 2, ont été ici repris Terrains de Lutte, Télé Grenoble et Télérama. Ceci pour rappeler que « les médias » ne forment pas un bloc homogène, que les journalistes ne sont pas « tous pourris », mais que des différences, des oppositions traversent le champ médiatique qui permettent au récepteur d’enrichir et de faire circuler les nouvelles qui lui semblent importantes. Chacun peut ainsi contribuer au renforcement des contre-pouvoirs médiatiques et participer à la lutte des représentations légitimes.


[1] C’est d’ailleurs le point de départ de l’enquête sociologique de Julie Sedel (Les médias et la banlieue, INA /Bord de l’eau, mars 2009) menée en région parisienne suite à la diffusion sur Canal + en 1989 d’un reportage présentant un quartier comme « cité de la drogue ». Ce livre récemment réédité en poche, analyse de manière précise la construction médiatique de l’image des banlieues populaires.

 

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