La formation des imams en Allemagne

Vincent Goulet – 06/01/21

Les actuelles difficultés rencontrées par la mise en place d’un Conseil National des Imams et le débat récurrent en France sur la « formation des imams » incitent à regarder comment les autres pays européens abordent cette question. En Allemagne, la théologie est enseignée dans les universités publiques, il y a des « cours de religion » dans toutes les écoles. Ce contexte est favorable à une politique publique qui souhaite faire émerger un « islam allemand ».

Comme toute l’Europe, l’Allemagne vit depuis quelques dizaines d’années un processus de pluralisation religieuse, au cours duquel les différents courants de l’islam ont pris une place importante : on estimait en 2015 qu’environ 5,5 % de la population résidente en Allemagne était musulmane (soit entre 4,4 et 4,7 millions de personnes)[1]. Comme en France, la plupart de ces musulmans et musulmanes ont des racines géoculturelles bien précises, principalement turques, mais aussi bosniaques, marocaines ou autres, et comme en France l’influence des États d’origine des anciens migrants est forte. C’est en particulier le cas du DITIB (Diyanet İşleri Türk İslam Birliği – Türkisch-Islamische Union der Anstalt für Religion), l’organisation qui dépend directement de la Présidence des affaires religieuses turque[2]. Il existe d’autres importantes fédérations d’origine turque, d’autres fédérations « nationales », mais aussi des fédérations qui se déclarent  indépendantes[3] ou des associations proches des Frères musulmans[4], des communautés Alévis ou encore la Ahmadiyya Muslim Jamaat (AMJ) [5].

La diversité culturelle, cultuelle et politique des islams en Allemagne n’a donc rien à envier aux islams de France[6]. En 2006, le gouvernement allemand a voulu organiser le dialogue entre l’Etat et les musulmans à travers la  Deutsche Islam Konferenz (DIK)[7], qui a un rôle assez proche du  Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), mais qui semble avoir adopté une perspective plus souple, basée sur le dialogue et le compromis, plutôt que l’injonction à désigner des « représentants légitimes de l’islam de France »[8]. L’interlocuteur direct de la DIK est cependant le ministre de l’intérieur fédéral, qui souhaite explicitement « libérer l’islam allemand des influences politiques extérieures »[9].

La question de la formation des imams et de l’enseignement de la théologie islamique

Les sociétés européennes, de culture dominante chrétienne, ont tendance à projeter sur l’islam leurs propres catégories de pensée. L’intégration de l’islam dans la société passerait alors par une reconfiguration de celui-ci sur un modèle proche des églises chrétiennes (catholique, orthodoxes ou réformées), où un dogme est clairement exprimé et où les croyants sont encadrés dans des paroisses, elles-mêmes animées par des ministres du culte professionnels encadrés par une hiérarchie ecclésiale.

Dès sa création, la DIK s’est donnée pour tâche de donner un cadre à l’enseignement théologique musulman et proposer une formation labellisée aux futurs imams, sur le modèle de celle que reçoivent prêtres et pasteurs. Or, en islam, la théologie n’a pas le même statut que dans le christianisme, l’organisation des communautés locales de croyants est en théorie beaucoup plus autonome que celle des paroisses (qui sont gérées ou surveillées par les Églises), le statut et les fonctions de l’imam, qui n’est pas un clerc mais un laïc, ne sont pas celles du prêtre ou du pasteur. Tout musulman peut a priori prétendre à l’occupation des fonctions d’imam, exercées de manière salariée ou bénévole. Il est en principe choisi par les fidèles, en fonction de ses connaissances religieuses et ses qualités humaines.

Mais en Allemagne comme en France, l’influence des pays d’origine qui gèrent les mosquées reste importante. Ainsi, dans les mosquées où les imams sont des fonctionnaires détachés turcs ou marocains, le processus de sélection des candidats à l’imamat échappe en grande partie aux membres de la mosquée. En 2004, on comptait en Allemagne, selon le Frankfurter Rundschau 1 250 imams salariés et environ 1 000 imams bénévoles. 90 % des salariés étaient des fonctionnaires d’Etat « acheminés » (« eingeflogen« ), principalement de Turquie, mais aussi du Maroc ou d’Iran[10].

Afin de favoriser un islam allemand, la Deutsche Islam Konferenz (DIK) a, dans un premier temps, voulu créer des enseignements théologiques dans les universités publiques allemandes. Plus récemment, elle s’est préoccupée de la formation pratique des imams.

Les facultés publiques de théologie islamique

La théologie fait partie de la liberté cultuelle, une liberté fondamentale. Elle n’a donc pas à être prise en considération par l’Etat et relève des communautés religieuses qui ont le droit à l’autodétermination (Selbstbestimmungsrecht[11]). Mais la théologie est aussi un discours à prétention de vérité sur la réalité et la société. L’État ne peut donc s’en désintéresser totalement. De plus, en Allemagne, la théologie est reconnue comme une discipline universitaire, certes différente de la science des religions (Religionswissenschaft), mais également enseignée dans les universités publiques, notamment les plus prestigieuses.

En conséquence, le BMBF (Bundesministerium für Bildung und Forschung) a introduit en janvier 2010 l’enseignement de la théologie islamique dans le système universitaire étatique, de façon à former des professeurs de religion, de ministres du culte et de chercheurs. Le but était de donner un cadre intellectuel académique à la théologie musulmane et ainsi de contribuer, sur le modèle des études conduisant à la prêtrise ou au pastorat, à la formation des futurs imams.

Quelques fédérations musulmanes ont été réticentes à l’idée d’une formation dans le cadre universitaire[12], selon l’avis qu’un imam se rapproche plus d’un catéchiste que d’un prêtre ou un pasteur, et n’a donc pas besoin d’un diplôme universitaire[13]. Derrière cet argument, il s’agissait de garder la main sur la formation et la labellisation des imams en exercice dans les mosquées dépendant de leur fédération. Mais passant outre ces critiques, en créant dès 2011 les premières « facultés publiques » de théologie musulmanes dans des universités publiques, les pouvoirs publics commençaient à définir une norme à laquelle seraient obligés de se conformer tous les acteurs du champ religieux musulman.

Ces centres d’études islamiques sont actuellement au nombre de sept, répartis sur tout le territoire national, dans les universités de Münster, Erlangen-Nürnberg, Frankfurt, Tübingen, Osnabrück,  Paderborn et Berlin (Humboldt-Universität).

En 2016, le Bundesministerium für Bildung und Forschung (BMBF) a tiré un bilan positif de l’initiative et a reconduit son soutien financier pour cinq autres années. En cinq ans, plus de 2 000 étudiants avaient été inscrits en Licence et en Master. La plupart sont devenus ensuite professeurs des écoles (et enseignent la matière „Religionsunterricht »), salariés dans le secteur associatif ou social ou encore chercheurs.

En revanche, peu d’étudiants sont devenus imam ou se sont investis dans la vie des communautés religieuses locales. Comme en France, les obstacles sont sans doute les problèmes de rémunération, de reconnaissance sociale, mais peut-être aussi un manque de formation pratique à cette fonction polyvalente et exigeante.

Face à ce constat, les pouvoirs publics ont voulu intervenir plus étroitement dans la formation pratique des imams, rencontrant de nouveaux l’opposition des fédérations, qui estiment que la formation des imams devrait exclusivement relever des communautés religieuses musulmanes. La création d’une formation publique à l’imamat va cependant faire bouger les lignes.

La création de l’Islamkolleg d’Osnabrück

En début de l’actuelle législature, le ministre de l’intérieur,  Horst Seehofer a demandé à la DIK de travailler à la mise en place d’une formation pratique en langue allemande à l’imamat, en dehors de toute influence étrangère[14]. Le 10 novembre 2020, lors d’une conférence dans le cadre de la DIK, il annonce la création d’une formation publique aux fonctions d’imam[15]. 30 places seront ouvertes à partir d’avril 2021 dans un Islamkolleg à Osnabrück, avec le financement sur cinq ans du ministère fédéral de l’intérieur et le ministère des sciences de Basse-Saxe.

La formation durera deux ans et sera accessible aux hommes et femmes ayant une Licence en théologie islamique. Elle comprendra la récitation du Coran et ses règles, les pratiques du culte, la pédagogie, le travail pastoral, le travail social en particulier vers les femmes et les jeunes, l’éducation politique avec un accent sur l’interreligieux.

Le président de l’Islamkolleg est le Dr. Esnaf Begic, diplomé de la Faculté de sciences islamique de Sarajevo, ancien imam, actuellement membre de l’Institut für Islamische Theologie de l’université d’Osnabrück. Le directeur scientifique du Islamkolleg Deutschland est Bülent Ucar, 43 ans, d’origine turque, professeur de théologie islamique et de pédagogie religieuse à l’université d’Osnabrück.

 „L’enseignement à l‘Islamkolleg Deutschland aura lieu exclusivement en allemand. Tous les intéressés pourront ainsi accéder à cette formation, quelques soient leurs origines culturels, ethniques ou linguistiques“[16]

Parmi les fondateurs de l’Islamkolleg, on compte cinq fédérations musulmanes dont le Zentralrat der Muslime et la Islamische Gemeinschaft der Bosniaken, des scientifiques et théologiens islamiques, des personnalités musulmanes. On note l’absence du DITIB. Certains observateurs ont critiqué la présence, parmi les fondateurs de l’Islamkolleg, d’organisations surveillées par la Verfassungsschutz[17] comme l’ATIB ou la Deutsche Muslimische Gemeinschaft[18].

Les autres formations (privées) d’imams

Avant la décision prise en 2010 par le Bundesministerim um für Bildung und Forschung (BMBF) de créer des centres publics de théologie islamique, il existait plusieurs instituts privés de théologie musulmane et de formation des imams. D’autres ont été créés après cette date, les fédérations ayant été en quelque sorte stimulées par la politique gouvernementale de germanisation de l’islam.

Le premier institut a été fondé dans les années 1980 par le Verband der Islamischen Kulturzentren (VIKZ) à Cologne. Il consiste en trois années d’études à temps plein et une année de formation pratique et s’adresse aux hommes comme aux femmes ayant au moins la Mittlere Reife (Brevet des Collèges) ou ayant terminé leur temps d’instruction obligatoire.[19] Les diplômés intègrent le réseau des communautés du VIKZ comme salariés ou bénévoles.

La Ahmadiyya Muslim Jamaat forme des imams (uniquement masculins) à Francfort depuis 2008. En 2012, elle a ouvert un Institut für die Ausbildung von deutschsprachigen Imamen de 120 places à Riedstadt dans le sud du Land de Hesse. La langue d’enseignement est principalement le urdu, l’arabe, parfois l’allemand. Les deux tiers des diplômés sont intégrés à la communauté au niveau mondial, une trentaine des 71 diplômes (jusqu’en 2019) travaillent en Allemagne comme imam ou théologien[20]

Le Islamrat für die Bundesrepublik Deutschland (IRD) forme avec la Islamische Gemeinschaft Millî Görüş (IGMG) depuis 2014 des imams au sein d’un cursus comprenant une formation de base puis une formation spécialisée („Berufsfachschule für muslimische Führungskräfte“, BeMuF, pour les hommes) à Mayence et une „Bildungsakademie“ (pour les femmes) en Rhénanie du Nord-Westphalie. La formation dans ces deux derniers établissements dure 4 ans avec des phases pratiques. Les cours sont dispensés en allemand, turc et arabe. Selon les responsables de cette formation 23 des 30 diplômés ont trouvé un contrat de travail auprès des mosquées de ce réseau.

Le cas du DITIB

Jusqu’alors les imams des mosquées du DITIB étaient des fonctionnaires religieux directement envoyés par Ankara. Les imams de cet « islam consulaire » pouvaient se considérer comme des quasi-diplomates et des représentants de l’Etat turc dirigé par l’islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan. Après que le DITIB ait refusé de participer à la création de l’Islamkolleg d’Osnabrück, le gouvernement turc : Diyanet formera désormais (à partir de janvier 2020) ses imams sur le sol allemand de façon à éviter de les envoyer depuis la Turquie. Horsten Seehofer s’en est félicité en novembre dernier lors de sa conférence de presse :

« L’envoi de personnel religieux depuis les pays d’origine était sans aucun doute important aussi longtemps qu’il n’y avait pas de possibilité de formation à l’imamat en Allemagne. Après plus de 30 ans de présence du DITIB en Allemagne, cela n’est plus adapté à la situation, y compris selon l’avis de beaucoup de musulmans de la deuxième ou troisième génération. »[21]

L’enseignement sera dispensé par des enseignants privés ou invités mais aussi par des professeurs et des chargés de cours des universités allemandes. Tous les enseignants devront disposer d’une licence au moins ou d’une longue expérience dans une mosquée.

Une méthode pragmatique et ferme

La méthode empruntée par le gouvernement allemand pour instituer un « islam allemand » apparait plus pragmatique et concrète que la française. Elle s’appuie sur des structures d’enseignement religieux déjà existantes (en particulier universitaires) pour tenter d’acculturer l’islam au modèle chrétien dominant dans le pays.

Sur la délicate question de la formation pratique des imams, le gouvernement a créé de toute pièce une formation publique complète, avec le soutien de quelques fédérations musulmanes, afin de contraindre les autres grandes fédérations à faire de même et à « germaniser » elles-aussi leurs ministres du culte.

Cette politique des « petits pas » peut ainsi permettre, à terme, d’ancrer la formation des théologiens et des imams exerçant en Allemagne dans les standards universitaires et éducatifs allemands, tout en permettant un contrôle sur les contenus.

L’initiative appartient aux pouvoirs publics allemands, qui imposent leur tempo et créent des institutions qui ne peuvent que s’imposer au sein de l’islam allemand, tout en évitant de mettre frontalement en demeure les fédérations musulmanes à se conformer à leurs desiderata.


[1] Selon le Bundesamt für Migration und Flüchtlinge https://www.deutsche-islam-konferenz.de/SharedDocs/Anlagen/DE/Ergebnisse-Empfehlungen/wp71-zahl-muslime-deutschland.html?nn=598110 . L’estimation a été estimée selon le pays d’origine et non selon une déclaration des intéressés. Il est probable que le nombre de pratiquants ou de croyants soit bien inférieur.

[2]Le DITIB fédère 896 communautés locales et représenterait 70 % des musulmans résidants en Allemagne.

[3] Comme le Zentralrat der Muslime in Deutschland (ZMD), fondé en 1987, qui rassemble 19 fédérations musulmanes, soit environ 300 associations locales

[4] Comme la Deutsche Muslimische Gemeinschaft, fondée en 1958, auparavant appelée Islamische Gemeinschaft in Deutschland (IGD).

[5] Mouvement musulman venu du Pakistan, souvent considéré comme hétérodoxe, la AMJ est présente en Allemagne depuis les années 1920. Elle a obtenu en 2013 le statut de Körperschaften des öffentlichen Rechts .

[6] Pour un panorama complets consulter le site de la Friedrich Ebert Stiftung : https://www.fes.de/fulltext/asfo/00803008.htm#E10E9

[7] https://www.deutsche-islam-konferenz.de

[8] Le travail n’est pas des plus aisés et la DIK est régulièrement critiquée d’être trop peu efficace, de poursuivre la fiction d’une « unification de l’islam allemand » (https://www.faz.net/aktuell/feuilleton/debatten/extremer-islam-der-schariavorbehalt-1435399.html) ou encore de donner trop de place aux courants conservateurs de l’islam (https://de.qantara.de/inhalt/deutsche-islam-konferenz-wer-vertritt-hier-wen )

[9] https://www.deutsche-islam-konferenz.de/DE/DIK/Organisation/organisation_node.html

[10] https://www.fr.de/politik/ausbildung-imame-11731081.html

[11] Art. 140 GG in Verbindung mit Art. 137 Abs. 3 WRV.

[12] « Avec une formation universitaire, la barre va être mise trop haut pour les futurs imams  » expliquait en 2004 déjà Erol Pürlü, secrétaire général du VIKZ.

[13] https://www.fr.de/politik/ausbildung-imame-11731081.html

[14] https://www.deutsche-islam-konferenz.de/SharedDocs/Meldungen/DE/ImDialog/videokonferenz-imamausbildung.html

[15] Videéconférence du 10 novembre 2020, https://www.deutsche-islam-konferenz.de/SharedDocs/Meldungen/DE/ImDialog/videokonferenz-imamausbildung.html

[16] https://www.deutschlandfunk.de/imamausbildung-in-deutschland-mit-suren-gegen-extremismus.1773.de.html?dram:article_id=487260

[17] Services et institutions de protection de la Constitution.

[18] https://www.weser-kurier.de/deutschland-welt/deutschland-welt-politik_artikel,-so-laeuft-die-imamausbildung-_arid,1946719.html

[19] https://vikz.de/index.php/Imamausbildung.html

[20] Deutschen Islam Konferenz, Bestandserhebung zur Ausbildung religiösen Personals islamischer Gemeinden, 10.11.2020

[21] https://www.deutsche-islam-konferenz.de/SharedDocs/Meldungen/DE/ImDialog/videokonferenz-imamausbildung.html

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