Réforme territoriale : l’avenir de l’Alsace passe-t-il vraiment par la Lorraine ?

La décision annoncée par le président Hollande de modifier la carte administrative de la France et de réduire le nombre de région de 22 à 14 s’est vite estompée devant d’autres sujets d’actualité, alors que la dimension « identitaire » de la réforme territoriale aurait pu donner lieu de vifs débats : « comment, nous, les Alsaciens, s’unir aux Lorrains ?! » (et vice versa) ; « comment nous, les Limousins, se fondre dans un grand « machin » avec les Charentais et les Orléanais !? ». Il est vrai que pour l’élite ces « super-régions » existent déjà ou n’ont que des avantages : la plupart des grandes entreprises et  bien des administrations ont déjà largement découpé la France à leur convenance, les grands groupes de Presse Quotidienne Régionale comme EBRA ou Ouest France dépassent déjà largement les cadres régionaux, même une entreprise publique comme France 3 cherche plusieurs années à réorganiser ses services sur des aires plus vastes que les régions : « économies d’échelle » est le leitmotiv des dirigeants de tous poils, qu’ils soient privés ou publics.

On peut faire l’hypothèse que le relatif assentiment médiatique à cette réforme, pourtant considérée comme hâtive et approximative, soit directement corrélé aux intérêts à moyen et long termes de tous ceux qui nous gouvernent. L’acquiescement quasi général des têtes d’exécutifs régionaux ne doit pas non plus surprendre : quand il s’agit de grossir, un homme ou une femme de pouvoir est toujours consentant, il croit en sa bonne étoile et espère rafler la mise. Sur le principe, la fusion suscite souvent, dans un premier temps, une belle unanimité. C’est quand il faut répartir les sièges et les postes, distribuer les charges et prébendes, que les couteaux ressortent : on se souvient de l’aventure du conseil unique d’Alsace… Mais au-delà de notre étroite bande de terre rhénane, tous ceux qui ont vécu une fusion, qu’elle soit d’entreprise ou administrative, connaissent ce scénario.

Mais laissons là ces considérations politiques et médiatiques pour revenir au fond du sujet : quelle est la pertinence de ces fusions entre régions ? Quelles peuvent être leurs conséquences pour les citoyens concernés ? Prenons le cas de l’Alsace-Lorraine, que je connais assez pour avoir habité des deux côtés des Vosges, et examinons cette fusion à la lumière des sciences sociales quand elles parlent de frontières et d’identités.

Territoire et « identité »

On se souvient de la résistance à la disparition des numéros de département lors de la réforme des plaques d’immatriculation des véhicules en 2008. Libération pouvait alors écrire, sans rire, que « pour nombre d’automobilistes français, l’indication du département sur la plaque est un signe d’appartenance, de fierté régionales ». Le quotidien notait, en reprenant un sondage commandé par les élus « départementalistes », que « 64% des Français regrettaient la disparition du numéro de département »[1]. Conservateurs les Français ? Sans doute, mais aussi attaché à des références territoriales. En 1790, la Révolution avait cassé les « provinces » peu lisibles de l’ancien régime pour « rationaliser » la carte administrative. Plus de deux siècles plus tard, ce sont ces départements qui sont devenus les points de repère les plus familiers de la vie politique et administratives, le territoire institutionnel qui recouvre le mieux « l’espace vécu ».  La région est, on le sait, beaucoup plus récente, confinée au développement économique et à l’aménagement du territoire dans les années 1960 et 70 pour accéder avec la loi de décentralisation de 1982 au statut de « collectivité locale de plein exercice ». Des élections directes  lui donneront une légitimité démocratique à partir de 1986, mais 30 ans d’âge, pour une institution de ce type, c’est encore faire partie des jouvenceaux… Rappelons aussi que De Gaulle avait perdu son référendum et quitté le pouvoir en 1969 sur cette question de la régionalisation… Les questions institutionnelles de découpages administratifs seraient-elles mal comprises par la grande majorité des citoyens ?

Le besoin de points de repère

La mobilité géographique et l’espace vécu sont d’autant plus importants que les individus sont situés vers le haut de l’échelle sociale. Au fur et à mesure que l’on se rapproche du peuple, le « canton d’existence » se fait plus étroit, jusqu’à parfois difficilement dépasser le quartier. Les rivalités les plus rudes mettent aux prises les quartiers ou les villages les plus proches ! Pour un individu, le sentiment d’appartenir à un territoire dépend directement sa possibilité de l’arpenter : non seulement le traverser, ce que peut faire aujourd’hui sans peine le voyageur pressé, ni même le parcourir, comme le font hâtivement les personnalités politiques en campagne, mais se l’approprier en explorant tous ses recoins, en prenant sa juste mesure, en y traçant au jour le jour ses chemins favoris, bref, en gravant dans un paysage singulier la chronique personnelle de ses heurs et malheurs. Sans qu’il soit essentialisé, ce territoire vécu doit être symbolisé par repères communs, des images partagées entre ceux qui y cohabitent. En Alsace, la haute flèche comme solitaire de la cathédrale de Strasbourg, le bleu toujours changeant des cimes vosgiennes, la puissance du Rhin pourtant ici canalisé et, image d’Epinal pour ceux qui doivent s’en contenter, l’aile immense et souple de la cigogne.

Un territoire vécu, c’est le village où on visite la famille le dimanche, c’est l’étang de pêche ou le sous-bois aux champignons, c’est la grande ville où l’on va faire ses courses, un ensemble de cercles concentriques, depuis les trajets les plus quotidiens jusqu’aux visites plus exceptionnelles, mais toujours orienté selon une même composition spatiale qui ordonne et donne valeur aux actes d’une vie. Le « polycentrisme » actuellement mis en avant par quelques technocrates pour tenter de défendre de complexes constructions institutionnelles et ménager les susceptibilités politiques ne tient pas une heure devant les pratiques réelles des individus : la centralité ne se partage guère et cet oxymore n’est qu’un euphémisme pour reléguer en position d’attente des villes promises à un destin secondaire.

L’Alsace-Lorraine donc, la nouvelle région que l’on nous promet, unité évidente depuis Paris, martelée par 40 ans de propagande revancharde et enfoncée comme un tout homogène dans les consciences françaises jusqu’à la boucherie de 1914-18, mais région qui, bien sûr, n’existe pas. Ne parlons pas encore de culture, sujet ô combien délicat, mais seulement de kilomètres. Si Strasbourg devient capitale, elle sera posée sur le bord nord-est de la région, à 2 h de route de Nancy et près de 3 heures de la Meuse. Si Metz l’emporte, ce qui est peu probable, le Mulhousien devra conduire 3 heures pour rejoindre sa préfecture de région. L’état des voies ferrées entre ces deux régions, la présence des Vosges, ne peuvent faire espérer d’aller bien plus vite…  Peut-on sérieusement créer une région vivante sans que les habitants puissent se rendre aisément dans sa ville centre ? Il y a bien là risque de dilution des repères, d’éloignement des citoyens par rapports aux lieux de la décision politique, de distension supplémentaire du lien entre représentants et représentés. Ces « super-régions » soit disant de « taille européenne » apparaissent comme la réalisation des fantasmes technocratiques saint-simoniens où l’administration des choses politiques aura définitivement remplacé le gouvernement des hommes, non pas des organismes vivants qui se développent selon leur histoire propre.

Un déficit démocratique

Non seulement ces regroupements se font au palais de l’Elysée sans le consentement des premiers intéressés (ils ne seront vraisemblablement pas soumis à référendum), mais ils se traduisent aussi par un affaiblissement démocratique. La démocratie n’est pas seulement la possibilité d’élire de temps à autre des représentants dans les conseils décisionnels : c’est aussi la publicité du politique et la gestion débattue au plus près des administrés. La Révolution française avait pour cela créé les départements, dans un souci de décentralisation, comme échelons délibératifs de proximité aux côtés des communes.  Une collectivité territoriale n’est pas un appareil de gestion technocratique qui organise et aménage de façon rationnelle et apolitique le territoire, mais l’expression d’une population présente sur une surface géographique partagée et la façon dont elle délibère pour organiser son « vivre ensemble » : levée de l’impôt et des taxes,  détermination des priorités dans la répartition des recettes, arbitrage entre fonctionnement et investissements, etc. Peut-être le cadre départemental hérité du XVIII° siècle est-il devenu trop étroit pour la France d’aujourd’hui, mais dans ce cas pourquoi ne pas tenter de démocratiser les régions, éventuellement redessinées, plutôt que d’en diminuer le nombre et de les agrandir dans des proportions extravagantes ?

« 5 millions d’habitant est la bonne taille administrative », affirme le technocrate. « Des régions fusionnées seront plus fortes au niveau européen », assure le politique. « Il faut des compétences stratégiques élargies et des outils pour accompagner la croissance des entrepreneurs », renchérit le patron. Qu’en pense le citoyen de base ? L’exercice de ses droits démocratiques en sera-t-il favorisé ? Ou l’éloignement des lieux de pouvoir, le sentiment de n’avoir plus aucune prise sur son propre destin ne risque-t-il pas le pousser à l’abstention ou au vote nationaliste, aujourd’hui si « tendance » ?

Ne peut-on pas au contraire réfléchir à une décentralisation démocratique où les décisions se prennent dans des assemblées délibérantes au plus proches des citoyens, dans les quartiers, les communes, les communautés d’agglomération, les « pays », et où les conseillers régionaux auraient d’abord pour mission de répartir et d’harmoniser ressources et investissements dans des aires culturelles cohérentes ?  La construction démocratique doit se faire depuis la base, dans le respect des singularités et des volontés d’inventer ses propres façons de vivre ensemble, et non depuis le haut, depuis des cours ducales où les barons se disputent leur influence. Ne serait-il pas possible de redécouper des aires de vies qui soient aussi des aires de démocraties, qui n’auraient pas toute le même gabarie mais qui correspondraient à des espaces vécus, des modes de vie partagés ?

Une Europe des Régions ? Chiche !

Aux frontières des Etats-nations européens s’expérimentent dans la discrétion des groupements de coopération transfrontaliers : La « Grande Région SaarLorLux » ou le « Rhin supérieur » en ce qui concerne l’Est de la France. Il s’agit de coopérations entre régions de pays différents pour créer des ensembles dynamiques sur le plan économique qui aient aussi un sens au niveau culturel : la Lorraine se tourne vers le Luxembourg (tout comme sa voisine la région palatine de Trèves), tandis que dans le même temps la Sarre renforce ses liens avec la Lorraine, de façon à ce que tous ces territoires tentent de former une « Grande région ». Plus à l’est, les deux bords du Rhin (Alsace et Pays de Bade) se rapprochent entrainant dans leur sillage la Suisse du Nord-Ouest (la région de Bâle). Si la pertinence de la « Grande Région » reste à démontrer[2], pourquoi ne pas créer une eurorégion du Rhin supérieur ? Les distances entre les villes restent raisonnables, les voies de communications efficaces. Les patois parlés de part et d’autre du Rhin (l’alsacien et le badois) sont relativement proches. Les synergies économiques sont évidentes, avec un fort besoin de main d’œuvre en Bade et un fort taux de chômage en Alsace. Des Eurodistricts se développent déjà, avec de fortes coopérations transfrontalières, comme celui de Strasbourg-Ortenau. Par miracle, on atteindrait aisément les 5 millions d’habitants si appréciés des technocrates : 1,8 pour l’Alsace, 2,2 pour le district de Freibourg et 2,7 pour celui de Karlsruhe (que l’on pourrait amputer d’ailleurs de la région de Mannheim, plutôt tournée vers Francfort-sur-le-Main et la Hesse).

Le poète alsacien René Schikele, citoyen français et deutscher Dichter, voyait dans l’Alsace et le Bade deux régions sœurs. Pour lui, « le pays des Vosges et le pays de la Forêt Noire étaient les deux pages d’un livre ouvert », deux régions que « le Rhin loin de séparer unissait en les tenant ensemble serrés comme des plombs ». Créé en 1952, le Bade-Wurtemberg est la fusion de l’ancien grand-duché de Bade et du Wurtemberg, deux régions aussi distinctes que l’Alsace et la Lorraine, également séparées par un massif montagneux difficilement franchissable. Aujourd’hui, l’unité et la cohérence du troisième Land d’Allemagne en terme de richesse n’est toujours pas évidente. Tant qu’à innover, pourquoi ne pas faire preuve d’un peu d’audace et briser les cadres étroits des Etats-nations, qui, de toute façon vidés de leur contenu par la construction européenne, charrient leurs nostalgies rancies dans des esprits en manquent de repères ? Proclamons la région du Rhin supérieur et choisissons en Strasbourg pour capitale ! Centre d’une région bilingue et binationale, la ville n’en sera que renforcée dans son statut de capitale européenne !

Cette fiction politico-géographique peut rappeler qu’il n’y a pas de « bon découpage » territorial. L’histoire ne cesse d’être en mouvement, celle de l’Alsace, y compris dans ses relations avec la Lorraine comme avec le reste de la France ou l’Allemagne, suffirait à le rappeler. Les limites naturelles, quand elles existent, ce qui est assez rare, sont toujours franchissables. Les différences culturelles, y compris linguistiques, n’empêchent pas les coopérations, l’exemple suisse le montre bien. Enfin les « identités » ne se réduisent pas à une dimension administrative. Aussi le jeu reste-t-il ouvert et il doit le rester, avec les chevauchements des frontières, des liens et des attractions territoriales, différentes selon les groupes sociaux, avec les imprécisions et le flou qui sont nécessaires à toute définition pour qu’elle soit vivable, durable, transformable. Mais ne laissons pas hauts fonctionnaires et professionnels de la politique confisquer le débat et imposer une organisation territoriale qui ne ressemble ni à nos vies ni à nos aspirations.

 



[1] 30 avril 2008.

[2] « L’ « identité transfrontalière » problématique de la Grande Région SaarLorLux », in Identités (trans)frontalières au sein et autour de l’espace du Rhin supérieur, Koukoutasaki-Monnier A. (dir.), PUN, Editions Universitaires de Lorraine, Nancy, 2014.

 

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